Indian memories 1988

Publié le par Etienne Roba


Voici ce que j'ai mis au net venant de mon carnet-brouillon :
un mois de voyage sur les 5 mois et demi
de pérégrination en Inde
à califourchon sur les années 1988-1989.
Dommage que je n'ai jamais continuer la mise au net
des mois suivants :


INDIAN  MEMORIES
OU
MES MOTS RISENT     INDIENS
1988 - 1989


PERSONNAGES

 

Inka Ludkiewicz :

Petite, à peine un mètre et demi pour ses 41 printemps. Visage rond au menton finement doublé. Yeux bleu gris très légèrement bridés et nez courbé court. Cheveux châtains teintant vers le roux (auburn noir, quoi !) raides et lisses tombant sur les épaules. Vêtements estivalement larges et petit sac de voyage en bandoulière comptant une brosse à dents, un dentifrice, un réveille-matin, un t-shirt, deux culottes, un léger pull-over, quelques rouleaux de papier hygiénique, un drap, un cadenas, une lampe de poche, quelques films photographiques et un coin pharmacie avec entre autres aspirine, pansements, mercurochrome et quelques médicaments contre les maux d’outre-mer. Polonaise naturalisée Belge parlant polonais, russe, anglais et français et se débrouillant dans plusieurs autres langages.

 

Etienne Roba :

Moyen d’une hauteur d’un mètre trois quarts et âgé de trente-trois étés. Visage allongé aux yeux bleus et nez droit terminé par de larges narines au-dessous duquel un petit nombre de poils forment une fine moustache et une barbichette. Cheveux châtains, bouclés hirsutement tombant sur des épaules abaissées. Vêtements légèrement amples et petit sac de voyage sur l’épaule comportant plus ou moins la même chose que sa compagne et bien entendu la bible du gambadeur : le “Travel Survival Kit” des éditions Lonely Planet. Belge ne parlant que le français mais comprenant les rudiments d’anglais.

 

Les Indiens :

Environ   800   millions   d’individus   sensés  être  recensés  (avec  ou sans c), de toutes dignités formant le décor d'un grandiose spectacle au sein d’un monde fourmillant d’animaux sacrés.


ACTE PREMIER

Dimanche 30/10/88

Houlala ! Nos paupières ont dur à se décoller. Il est 5 h 30’ ce matin du 30 octobre 1988 et nous attendons Philippe et Judith, nos amis bien chers. Nous sommes fin prêts quand ils arrivent vers 6 heures et demie pour nous conduire à Amsterdam où nous décollerons, probablement vers 11 h 30’ pour survoler plus ou moins 10.000 kilomètres de couche terrestre avant d’atterrir à Bombay, point de départ de nos pérégrinations sur les routes nombreuses de l’Inde. Mais point de départ à l’heure prévue, l’avion ne partira qu’avec 3 heures de retard et c’est à 14 h 30’ que le son de la voix aimable de l’hôtesse nous dit : “Attachez vos ceintures, éteignez vos cigarettes, dans quelques instants nous allons décoller. Mesdames et Messieurs, bienvenue à bord.” N’ayant jamais pris l’avion de ma vie, ma première sensation fut celle d’un petit vertige lorsqu’on décolla et survola les hauts buildings d’Amsterdam, mais la deuxième fut celle d’une jouissance car s’envoyer en l’air tout en planant au-dessus d’un monde grouillant en tout sens, c’est fantastique et merveilleux. Très vite on se perdit au-dessus d’une épaisse couche de nuages. Vu que nous avançons vers l’est, à une vitesse approximative de 1000 km/h et que la terre tourne sur elle-même vers l’est également à une vitesse qui se situe entre 1600 et 1700 km/h, nous pouvons conclure que la nuit tombera bien vite et que nous ne verrons bientôt plus grand chose de ce voyage aérien à part bien sûr une infinité d’étoiles fantastiques à nous faire rêver. Après deux escales rapides, à Athènes en Grèce et Dubai dans les Emirats Arabes, nous atterrissons sans aucun problème à Bombay.

Lundi 31/10/88

Nous sommes dans l’aéroport, il est 6 h 45’. Quatre heures et demie d’avance sur Bruxelles. Une bonne vingtaine d’heures de vol n’est pas déplaisant mais comme il fut difficile de dormir dans l’avion, nous sommes bien fatigués. Il fait très chaud dans ce pays. Nous ne pouvons pas refiler nos bouteilles de “Black Label” achetées à Amsterdam car aucun indigène ne nous attend pour marchander au noir et s’approvisionner de nos vivres occidentales. Les formalités d’entrée dans le pays sont vite réglées. Nous sortons de l’aéroport et inhalons une odeur peu connue de notre renifloir, celle de l’encens, du piment, du pourpre et d’autres ingrédients que nous connaissons très peu : une odeur poussiéreuse, chaude et moite. Un arrêt de bus est vite trouvé et une grosse caisse de ferrailles toute bariolée nous conduit au centre ville. Et la folie commence : des bus, des camions, des taxis, des motos, des vélos, des piétons, des passants se faufilent, se croisent, s’entrecroisent, s’emmêlent, se démènent tout en essayant de rouler à gauche (car ici on roule à gauche). Les klaxons hurlent de tous côtés et des claques sonnent dans nos têtes. Non non non ! C'est trop pour le départ. On trouve le Tourist Office, on se renseigne, on saute dans un taxi qui nous conduit à la “Dadar station” où un train part vers midi et demie pour “Aurangabad”, petite ville située à 400 km environ, au nord-est de Bombay. Bien sûr on prend la première classe car pour le démarrage il vaut mieux ne pas trop se dépayser. Un Indien partage notre compartiment, prévu pour six personnes, aux sièges recouverts d’un plastic dur, aux fenêtres noires de saleté, toutes petites, barrées de barres barrant la visibilité. Un vrai cercueil ambulant quoi ! Et c‘est vers 22 h30’ que nous arrivons à Aurangabad, lessivés comme il se doit. Sur le quai un Indien, nous accoste pour nous trouver une chambre et nous demande 70 roupies. Mais c’est de trop ça au prix où est la roupie (1 rp = 2,60 bef). On lui propose 40 et il monte à 50. “O.K., no problem !” Chambre pas trop moche où on a dur à s’endormir vu l’excitation du voyage. On ne s’en fait pas : “on ne bougera pas beaucoup demain”. Puisque les Indiens n’étaient pas là pour nous acheter nos bonnes bouteilles, on en a profité en ingurgitant un demi-litre de cet excellent whisky.

Mardi 1/11/88

Vers 9 heures ce matin, nos yeux s’écarquillent doucettement et notre ventre nous balbutie quelques petits sons pour nous faire comprendre qu’il serait temps de prendre un bon café. On se débarbouille et l’on sort dans la rue, surchauffée déjà par un soleil radieux. Juste en face du lodging (hôtel) un bistrot nous sert deux cafés noirs et des tranches de pain grillées sur la flamme qu’est leur cuisinière. Bien repus, on décide de visiter le centre ville. On prend un rickshaw (petite cabine à trois roues munie d’un moteur, d’un guidon et d’un conducteur) qui se faufile entre tout ce qui peut bouger sur une route. C’est-à-dire des camions, des bus, des voitures, des vélos, des vaches, des piétons, des culs-de-jatte, des manchots, des chiens, des chats (et tu sais tes rats…) et il parvient, tout en essayant toujours d’être devant celui ou celle qui le précède, à nous débarquer sains et saufs au centre de la ville, à un carrefour où les feux de signalisation et les gestes désarticulés d’un agent de police, placé debout sur un podium recouvert d’un petit toit bringuebalant, ne servent, pour ainsi dire, absolument à rien. “Hello babas ! Where is your country ?” Entend-on d’un homme se dirigeant vers nous. “Oh ! Belgium. I know. The capital is Brussels. Vous parler français ? Beau, Belgium. Mon frère visiter déjà Belgium et je avoir amis là-bas. Etc…etc…” Et de fil en aiguille, il nous emmène vers l’une où l’autre rue pour nous montrer quelques vieilles impasses et maisons aux balustrades et murs fissurés de tous côtés dégringolant de beauté. On en a marre, il nous énerve, il nous agace, il nous les casse, il parle trop. On ne veut pas de ça le premier jour. On lui refile 5 roupies. Il n’est pas content car il en veut 10. “Eh ! ça va pas la tête, non ?” Et l’on continue, à deux, à se balader dans les petites ruelles envahies par les magasins, aux portes grand ouvertes (on est en plein début de saison froide !), vendant n’importe quoi et tout ce qu’ils (f)ont. Des fabricants de toute sorte sont là aussi et l’on reste ébahis, stupéfaits, ahuris interdits devant la richesse que peut avoir la vieillesse de certaines machines telle, par exemple, une machine d’imprimerie, encore entièrement conduite à la main : plateau tournant où l’ouvrier place la feuille qui s’en va s’aplatir après que sera passé le rouleau encreur sur un châssis, aux caractères en bois. Après cette petite entrée en matière nous retournons vers le lodge pour y manger un petit bout. Kofta végétale (boulette de pois chiches) et salade mixte (petits pois, tomate, pois chiches, courgette) sont dégustés bien que la sauce soit bien pimentée. Une sieste s’impose car la fatigue du voyage se sent encore bien fort. L’après-midi se passe dans la chambrée et nous en ressortons pour souper. L’estaminet d’en face nous sert plus ou moins la même chose qu’à midi. Nous y rencontrons un couple d’Allemands terminant leur voyage après avoir passé quatre semaines dans le Nord. On retourne dans notre roomette pour bouquiner un peu puis se coucher car demain on se lèvera tôt : on prévoit de faire une excursion en car dans les environs.

Mercredi 2/11/88

Six heures, le réveil fredonne son “tûûût” et nous fait bondir hors du lit. Notre bout de nez est soigneusement lavé et nous partons aussitôt à la gare des bus où nous prenons un petit déjeuner. Beurk ! Café au lait sucré et boulettes de semoule de riz : c’est pas bon ça mais ça cale notre petite bedaine. A huit heures le bus “spécial excursions” démarre et nous bringuebale tant bien que mal par des routes tarmacadamisées, aux trous nous faisant sursauter le fessier sur des banquettes durement plastifiées. Tout à coup une immense forteresse surgit au milieu d’une plaine aridement sèche. Un guide bien sympathique, mais difficilement compréhensible vu l’accent anglais (hein ! D'où ?), nous explique que cette fortification fut construite au neuvième siècle sur son bloc rocheux, taillé à la verticale à une hauteur de cent mètres. “Doulatabab” est son nom et est entourée de deux murs d’enceinte gigantesques. Les nombreuses personnes partageant avec nous cette randonnée sont des Indiens et quelques blancs, dont deux jeunes Français, un Américain et un couple de Tchèques (sans provision) d’un âge certain. Ces derniers connaissant de bonnes bases de hindi conversent aimablement avec un couple d’Indiens ayant appris le russe. Du hindi au russe en passant par l’anglais, on arrive facilement au français (grâce à Inka) que je comprends. Ces Tchèques (au slow vague), revenant chaque année en Inde, et ce depuis dix ans, en sont chaque fois malades mais ne peuvent s’empêcher d’y revenir. C’est plus fort qu’eux. Sur ce nous remontons dans le bus et continuons la route, semblable à la précédente pour atteindre “Ellora”, site de caves à une soixantaine de kilomètres d’Aurangabad. Ces grottes creusées dans d’immenses blocs de roche sont d’une grandeur énorme. Elles nous montrent des murs et plafonds entièrement sculptés et décorés de divinités indiennes. Un temple grandiose nous explique également, par ses sculptures splendides faites à même le rocher, la mythologie hindoue. Fort fascinant mais difficile à comprendre. On mélange tout. Et la température atteint les trente degrés. On poursuit notre chemin carrossable mais à peine après avoir démarrer, on s’aperçoit que l’Américain n’est pas dans le bus. “Hellooo conductor, the american man is not here !” et lui fataliste comme peut être un Indien ne s’en inquiète pas et continue sa route. Un peu plus loin un mausolée ne nous intéresse guère. On commence à fatiguer. Rebroussant chemin on récupère par hasard l’Américain préparé, doté de grosses bottines de montagnard, à refaire les soixante kilomètres à pied. On visite encore un mausolée qui est une pâle réplique en miniature du célèbre “Taj Mahal” à Agra, qu’on verra peut-être un jour. Rentrés à Aurangabad, on soupe et on se couche car on est complètement las.

Jeudi 03/11/88

On roupilla merveilleusement bien jusqu’à sept heures du matin. Un bus nous attend aujourd’hui encore, pour nous conduire vers un autre lieu de caves situé à “Ajanta” à une centaine de kilomètres d’ici. Paysage magnifique aux montagnes superbes et villages bien sympathiques où même les vaches se bougent pour laisser passer notre mastodonte à roulettes. Les Indiens, les Indiennes au balancement des hanches bien étudié et dont saris varient, sont un décor permanent de cette nature florissante de beauté. Ajanta est un endroit touristiquement fréquenté car une enfilade de bus est déjà là et les vendeurs de camelote nous incitent à acheter des souvenirs de pacotille. Après avoir escaladé quelques centaines de marches nous découvrons trente grottes, alignées les unes à côté des autres et creusées dans la montagne rocheuse en amont de la rivière “Waghore”. Plusieurs d’entre elles, restant inachevées, nous montrent la façon dont elles ont été évidées. D’autres nous font entrer dans le monde du bouddhisme et nous fascinent tant par leurs sculptures géantes que par leurs peintures à la fois magnifiques et tant narratives en contes retraçant des scènes de la vie de Bouddha, qu’elle soit terrestre ou légendaire. Ces caves datant des deuxième et premier siècle avant l’ère chrétienne furent découvertes par des soldats britanniques en 1819. Dommage que certaines soient mal éclairées et que ce site superbe soit empli d’excursions scolaires, grouillant en tout sens. Et nous retournons patiemment dans notre case.

Vendredi 04/11/88

Aujourd’hui nous ne bougeons pas. Nous passons la journée dans la chambrée à bouquiner, dessiner, se reposer car la colique m’est arrivée. Elle m’indispose et me propose ou même m’impose qu’en m’imposant les mains posées sur le plancher, l’indispensable water-close mal disposé évidera tout mon tracas. Et la dite pause n’a pas duré, elle s’est terminée en fin de journée. Le soir arrive et nous plions bagages car vers 21 heures nous prenons un bus de nuit pour descendre sur “Bijapur” à 400 kilomètres plein sud. Mais notre rendez-vous à la gare n’est pas sans peine. Une foule de gens encombre l’immense hall dans un brouhaha envahissant. On trouve tout de même une petite place pour s’installer, les pieds sur les bagages. Les uns enveloppés d’une mince couche de chiffons, couchés à même le sol, s’endorment pour y passer la nuit. Des culs-de-jatte léprosés rampant sur le sol non nettoyé, des moribonds sans-abri attendant leur dernier jour venir, des aveugles menés par de très jeunes enfants, des femmes loqueteuses un bébé presque nu sur le bras font la quête dans l’espoir de recevoir quelques paisas (100 paisas = 1 roupie). D’autres encore, comme nous, attendent patiemment l’arrivée d’un autobus. Et il arrive à l’heure. C’est la ruée. C’est la folie. Aie aie aie ! On se bouscule, on se piétine, on se coince, on se pousse à s’en craquer le dos. Inka s’énerve car je ne la suis pas d’assez près. “Ehoo, ça va dis ! J’aime pas qu’on me marche sur les pieds. Et mes orteils alors ? T’es petite, toi. Tu passes entre les jambes de qui tu veux à part peut-être celles d’un cul-de-jatte…!” Bon, on y est. “Oh ! Excuse-me Mister, it’s our places. Sorry, no problem. Take your places !” Et ce brave homme enjamba certaines personnes déjà inconfortablement accroupies dans le couloir central du bus. On arrive à coincer nos sacs au pied de notre banquette réservée et on s’assied. Beaucoup d’autres s’entassent les uns sur les autres car peu d’Indiens prennent des réservations et espèrent toujours être les premiers. Le bus démarre. Passe une heure ou deux dans une chaleur transpirante de nausées et le monde commence à s’assoupir. Même les gens debout accrochés à une poignée s’endorment comme des atèles recroquevillés. On continue la route à petits pas. De temps à autre on s’arrête dans une ville ou un patelin perdu toujours éveillé et prêt à vendre quelque marchandise aux passagers de nuit.

Samedi 05/11/88

C’est à 9 heures ce matin que nous arrivons fourbus, mous, mal au cou, au cul, aux genoux. Une flopée de rickshawmen nous assaille, nous encercle, nous presse et nous suggère à monter dans leurs engins pour une croûte de pain. Sans compter les vélos-rickshaws et les tongas, ces petites calèches à deux roues tirées par un cheval, un poney ou un âne. On ne veut pas de tout cela. Nous préférons marcher un peu pour nous dégourdir les béquilles raidies par la position inadéquate que nous dûmes prendre durant ces douze heures de route bossuément longue. Nous dénichons aisément et sans contrainte une petite chambre, plutôt crado, mais tant pis car elle nous revient qu’à quelques roupies la nuit. Le restaurant de ce petit hôtel indien a une belle carte. Chouette, on a faim! Mais tout ce que l’on leur demande, ils n’ont pas … pas d’omelette, pas de pain, même pas de café. Juste des idlis, ces petites boulettes de semoule de riz (bêêêh…) et quelque autre chose dans le genre. On se serait tout d’un coup vus chez les polaks. On l’a tout de même mangée, notre omelette, et bu notre café mais dans un restaurant voisin. Satisfaits de l’état de notre brioche, nous prenons un tonga pour visiter le mausolée de “Gol Gumbad”. Immense monument surélevé par une gigantesque coupole ne comptant pas moins de 40 mètres de diamètre. Un escalier interminable nous zigzague tout en haut. Un cri poussé et l’écho nous le renvoie plus d’une dizaine de fois. C’est fabuleux une résonance pareille. Beethoven aurait eu des partitions plus courtes s’il avait composé ses symphonies ici, vu qu’une blanche aurait fait dix noires. Il paraît que c’est la deuxième plus grande coupole de toute l’Inde après celle du Taj Mahal. Au centre de la ville se dressent les ruines d’une citadelle. Un autre mausolée nommé “Ibrahim Rouza” ne nous réjouit pas plus que ça. Bijapur est une ville quasiment musulmane et on s’étonne de voir, à part les vaches et autres bêtes sacrées, une quantité incroyable de cochons. Leur tâche est probablement celle de servir de corbeille à ordures. Sacrés cochons dingues, va !

Dimanche 06/11/88

Six heures et demie, tûûût …, allez debout ! Sept heures trente, une grosse boîte à sardines nous dirige, via “Bagalkot” (à frites), vers “Aiholé” à une centaine de kilomètres au sud. Route délicieuse, sous une chaleur tropicale (35°, ça monte !), où certains chemins font plutôt penser à une piste clairsemée de petits villages sautant de joie à la vue du bus. Les gosses, les yeux franchement enthousiasmés, nous étudient et nous scandent des “da-da, da-da !". Aiholé est un petit village typiquement indien. Les femmes élancées dans leurs saris chatoyant font rêver car si elles disaient “oui” on ne dirait pas “non”. Un gosse haut d’une douzaine de bougies, à l’anglais bien avancé, nous guide dans un complexe de temples qu’on contemple. Il en connaît beaucoup, surtout en petites anecdotes marrantes narrant des histoires hindoues que les sculptures merveilleuses nous font découvrir. Son père est cicérone depuis longue date, cela ne nous étonne pas. Dans ce patelin, comme dans beaucoup d’autres endroits en Inde sûrement, on trouve des traditions séculairement conservées. Notamment le mariage de tout jeunes enfants. Notre jeune pilote nous le prétend dans une promenade à travers les ruelles du village : “Have a look ! This little girl who is playing there, I think she’s 4 or 5 years old and she’s married !”, nous dit-il soudainement. “Comment le sais-tu ?” Répond-on. “C’est pas compliqué, elle a son collier de mariée”. “Et son mari, qui est-ce et où est-il ?” ajoutons-nous. “Ah ça ! Ses parents le savent sûrement, mais ils ne l’ont peut-être jamais vu. Il peut habiter de l’autre côté de l’Inde. C’est quand elle sera plus grande, quand elle sera pubère, que la fête de mariage se déroulera et qu’elle verra son heureux élu pour la première fois”. C’est avec cette anecdote qu’on termine cette visite villageoise fort intéressante. Thank you little big boy ! Voilà un mariage encore bien courant en Inde. Ce n’est que quand elle aura l’âge pubertaire que les noces se célébreront et qu’elle fera plusieurs descendants dans l’espoir d’enfanter des garçons car les filles sont à doter, souvent richement, bien que Gandhi ait aboli cette tradition depuis bien longtemps. Voilà encore une journée qui se termine joyeusement et nous sommes prêts à nous coucher, après avoir manger et bu une bonne bière artisanale du coq, dans la grande chambre blinquante du Tourist Home, sous une immense moustiquaire nuptiale. La lueur d’une bougie rend cet endroit pittoresque. Une panne d’électricité, c’est du courant, ici !

Lundi 07/11/88

Aujourd’hui, excursion à “Badami” (45 kilomètres).

Autant plier à la coutume puisque les temples liés les uns aux autres nous contentent et nous tentent d'être visités (au lait sucré !). Quelques grottes amples, qu’on cavait dans le roc convexe (complètement cave ça !) ont gardé les normes d’énormes sculptures en parfait état (sœur). Des forts qu’on admire de loin car trop d’efforts pour y monter vers, dis !

Mardi 08/11/88

Changement de décor. On part à 120 kilomètres au sud pour rejoindre “Hospet”, ville très étalée mais peu intéressante au point de vue culturel et religieux. En se promenant par les rues l’âme en paix où les vendeurs à la noix (de coco) abondent comme partout, on entend souvent les enfants, nous dévisageant de la tête aux pieds, dire “Hellooow, whadouyouname ?” Et nous de répondre en les narguant gentiment “My name is Arthur and she is Alice and your name, what is it ?” Là certains restent cois et sourient bêtement et d’autres béatement sourient, quoi !” D’autres encore au langage anglais plus avancé nous étalent une tirade de noms dont la prononciation est incompréhensible et impossible de rétention. “Tiens, regarde, un cinéma ! Si nous jetions un petit œil sur les affiches. C’est sûrement une connerie à se marrer et il y a probablement une séance très bientôt car il y a plein de monde devant les grilles.” On reluque les affiches murales toutes peintes et dessinées à la main et notre regard tombe sur celle dont le film commence dans une demi-heure. Le titre est  “(incompréhensible car écrit en Hindi)”. Inka fait la file pour les tickets car il y a deux guichets, un pour les hommes et un pour les femmes. Elles sont beaucoup moins nombreuses et passent toujours les premières. Moyennant deux roupies par personne, nous entrons dans une salle immense qu’un balcon aux dizaines de rangées de fauteuils rembourrés surplombe et nous incite à y déposer notre fessier. La salle se comble rapidement, les lumières s’éteignent et la séance commence par un petit documentaire. Puis durant deux heures on assiste à une comédie folklo-dramato-comico-débilo-rigolo-sanglanto-danso and Co musicale sans précédent. De près ses dents nous vîmes, à notre voisin qui s’esclaffa à s’en écarteler la mâchoire. Pendant que la salle entière sursaute, pouffe, nous sourions timidement de temps à autre. Juste un petit intérêt à notre égard est que ce film fut tourné ici à Hospet et à Hampi, site voisin de vieux temples en ruines où nous irons demain en excursion. Le soir tombe et dans plusieurs coins de la ville explosent des feux d’artifice et pétards. Des guirlandes de lumières et de fleurs décorent certaines maisons. “Excuse-me Sir, what’s the matter ? Oh yes you know ! Today we celebrate the New Year of the caste Vaïshya and we are in the year 2045. Thanks, thanks a lot Sir.” Les Vaïshyas sont en fait la caste des agriculteurs, éleveurs et commerçants et fêtent leur Nouvel An à cette époque-ci mais toujours à la nouvelle lune. Puisque c’est la fête, on se paie une petite bouteille de rhum. C’est normal ça !

Mercredi 09/11/88

Comme prévu, un bus nous mène par une petite route à Hampi où une multitude de ruines forme un site de temples de cinq kilomètres de diamètre. Et la circonférence en zigzag, dur dur à pied dans une fournaise tropicale. Il faut boire pour ne pas se déshydrater et manger pour ne pas perdre tous ces kilos qui dégoulinent de tous pores. J’achète une main de bananes à une charmante paysanne contre une pincée de paisas. Nous grignotons amoureusement cette denrée courante quand soudain un singe profitant des ruines et des touristes pour ne pas lambiner a saisi l’occasion pour m’assaillir et m’extorquer. Plus de peur que de mal, une griffe à la main sera pour quelques temps un souvenir de cette mignonne guenon qui alla, j’en suis certain, approvisionner ses petits sapajous. De ces ruines certains Indiens quasiment sans fonds, s’en font des cases immenses. Ce soir on se met dans nos plumes bien tôt car demain, 4 a.m., on lèvera le camp. Go à “Goa” à 350 kilomètres plein ouest, sur la côte.

Jeudi 10/1188

Aie…aie…aie, c’est dur de se lever si tôt. Et dire qu’on est en voyage d’agrément. On est fous ou quoi ? Quatre heures du matin, faut être malade ! Une Jeep d’un gardien de l’hôtel nous a tranquillement emmenés jusqu’à la gare des chemins de fer. Tiens, on change, on se paie du luxe peut-être ? Penses-tu ? A cinq heures et demie le train “Express” arrive et nous invite à partager un compartiment de première classe avec un couple de Français pas trop loquace menant le même chemin ferrant que nous. Soudain, allongé sur la banquette au similicuir pas trop mauvais, je sens une petite chatouille sur mon tibia. Je regarde et effrayé, d’un geste brusque mais obligé projette vers le siège face à moi, un énorme cafard qui voulu sans aucun doute se calfeutrer dans les parties hautement chaleureuses de mon anatomie. Même ces bestioles ont droit à la classe de haut niveau. Pendant ce temps le traintrain du train plein d’entrain avance à petits pas. “Patience et moteur deux temps, faut plus de force et courage”. Treize heures de route et très heureux, nous arrivons finalement à “Margao”, dans l’état minuscule de Goa. (350 km / 13 h = 26,9 km / h = record battu !) Et on appelle ça un express expressément ou bien peut-être un express aimant la nature et admirer les galopades de quelques antilopes dans la plaine où de fabuleuses cascades jaillissent au beau milieu d’un monde floral verdoyant. Notre journée s’achève dans un petit lodge où les cafards ne nous le donnent pas encore.

Vendredi 11/11/88

Après s’être frotté nos nasales à la débarbouillette, on s’empresse d’aller déjeuner dans la gargote d’à côté. “Good morning. Have you got two plain omlets and two black coffees for us, please ? Yes, sure !” Il y a du monde au troquet, on attend patiemment. Ouf ! ça vient. On a la dalle ! “Eh ! Mais, c’est quoi ça ? We have said plain omlets, not green omlets !” Il n’a rien compris, ce tordu ! Bon, on ne va pas trop rouspéter, on a tellement faim. On extrait une quantité inexplicable de piments avec lesquels même un humain dépourvu du sens gustatif aurait tressauté. Après une demi-heure d’embouteillages effrénés, un bus urbain dont les tôles sont prêtes à exploser sous le poids surhumain du monde encaqué, le châssis frôlant l'asphalte, nous débarque tant bien que mal au village de “Benaulim”, à quelque cinq kilomètres de Margao. Dix minutes nous suffisent pour rejoindre à pied la plage où les chambres et bungalows sont trop chers pour nous. De retour au village, on en trouve une bien sympathique chez un particulier, et beaucoup plus démocratique. Un vélo loué nous autorise à circuler tranquiètement dans les ruelles ombragées sous les cocotiers. Un bistrot de la plage voisine nous désaltère le gosier à la bière bien fraîche. La clientèle aux longs cheveux bariolés, uniquement blanche, disons rose, fumant le “houka” de tous côtés prennent ce merveilleux paysage sablonneux pour le ”Trocadéro” et s’en font trop cas d’héro…in. L’héroïne, no man, thanks ! Ils ne nous tentent pas de rester dans ce coin où ces prétendus hippies travestis viennent s’abreuver de tout ce qu’ils peuvent avoir beaucoup moins cher que dans leurs pays aisés. De plages superbes inspirent à l’évasion naturelle mais pas à l’invasion surnaturelle.

Samedi 12/11/88

Un petit tour du côté de “Panaji”, anciennement appelée “Panjim” et “Nova Goa” est la capitale de Goa. Ville située à une cinquantaine de kilomètres au nord.  A part une énorme église catholique aux multiples fresques, il n’y a vraiment pas quoi se déplacer. Les Chrétiens sont ici car Goa est une petite enclave portugaise où en l’an de grâce 1510 le navigateur et conquistador “Alfonso de Albuquerque” en fit la capitale des colonies portugaises de l’Orient. En 1542 Saint-François-Xavier l’évangélisa. Cet état depuis longtemps revendiqué par l’Inde fut annexé à celle-ci en 1962. Trop de tout, trop de touristes, trop d’un tout de toc, trop de hauts tocards, trop les bus, trop d’entrain à faire ribote sans ferry boat, l’attrape-nigaud nie Goa et les beatniks, y pissent partout. On part, too much !

Dimanche 13/11/88

Il faut être fou pour porter de débiles manteaux. La température frôle les 35° ici à “Karwar” où nous sommes arrivés après avoir longé la côte vers le sud sur 70 kilomètres. Goa étant un état détaxé, sur la route les douaniers souriants firent leur boulot sans élancement, sans élan semant toutefois la panique aux Indiens qui trafiquent. Karwar est une ville simple et tranquille où les rickshaws se suivent et se ressemblent comme toujours, où les marchands vendent leurs victuailles et leurs ferrailles comme d’habitude, où les rues sont envahies de maisons délabrées dont les murs se fissurent comme à l’accoutumée, où les plages désertées des touristes égarés sont un cloaque d’excréments et de caque que seuls les indigènes fréquentent pour préparer leurs barques et filets de pêche.

Lundi 14/11/88

« Tout d’abord, Maman, je te souhaite un très heureux anniversaire pour tes 68 ans et ô combien sont encore à venir au-delà de ce jour que je vénère. »

En route vers de nouvelles aventures. Il est sept heures trente. Le bus prend un élan fulgurant sur la plaine avant de gravir la montagne et terminer sa route aux “Jog Falls” à une altitude de 1300 mètres. On est à 150 kilomètres au sud-sud-est de Karwar. Jog Falls est un petit village bien accueillant et tout mignon où quelques touristes viennent admirer ses cascades gigantesques. Une limpidité arc-en-cielante se déferle le long d’abrupts rochers d’une hauteur de 250 mètres. Creusé dans le rocher un escalier interminable de 1105 marches inégales nous mène au pied de ces chutes qui nous émerveillent par leur majestueuse ampleur. Mais nous pensons déjà qu’il faudra remonter la falaise à l’aise. L’ascension lente et progressive se fait sans trop de peine mais on dégouline de toutes nos parties. On apprécie une douche bien méritée et méritons un plat de riz saucé bien apprécié qu’une charmante Indienne nous eût concocté. Un bon repos dans une petite chambrée de l’ancienne école du village n’est pas refusé.

Mardi 15/11/88

Après un déjeuner copieux d’omelettes sans piments, aux oignons et tomates, une balade nous erre le long des chemins escarpés de cette montagne mirifique. De petits coins tout mignons nous font rêver et nous dirigent jusqu’à l’exorde du discours d’eau de ces cataractes abondantes. De peur d’emporter par les eaux le chapeau de notre cime au fond de l’abîme, on se glisse la bedaine sur les rochers dérapants pour goûter au plaisir que nous procurent ces chutes vertigineuses et l’amoncellement de ses perles d’une rare beauté toute colorée. De retour au village, à nouveau nous dégringolons, sans nous faire mal, ces nombreuses marches (il y en a toujours 1105) et nous nous baignons dans l’onde fraîche de cette eau pure. Si le riz saute haut, le riz s’ tourne et le riz tourne elle mais le riz vit hier que le riz fit fi ! Il n’y a pas de poulet au tandoori, autant du riz sans ri…hein !  La viande sur les assiettes n’est pas bien vue dans le sud de l’Inde. L’Hindouiste est en général végétarien et les touristes carnivores n’ont pas encore empiéter leurs us (écoute, hume !). Tant mieux pour eux. Une bonne et copieuse sieste ne se lésine pas et une petite errance agrémente la fin de l’après-midi sous un beau soleil couchant. Une vraie journée de promenades en cascade.

Mercredi 16/11/88

Journée consacrée à être assis dans un bus et atteindre en début de soirée la ville de “Hassan” à 250 kilomètres au sud-est. “Hassan”, tiens tiens ! Drôle de nom pour une ville. Pourquoi pas Mohamed ou Mustafa ?

Jeudi 17/11/88

Aux temples en emporte le vent. Excursion à “Halebid” et “Belur”. Ah le bide est plein de riz ! Il y a belle lur…ette des frites ! Okay, j’arrête (de poisson). Aie aie aie ! Le comble des combles arrive. On prend un bus qui nous conduit à Halebid. Il est relativement vide mais en chemin s’arrête à tout moment pour embarquer de charmants petits bambins car c’est l’heure de l’école. Il s’emplit, il se comble, il se bonde mais le receveur force encore les gosses à s’encastrer les uns dans les autres pour en faire une véritable boîte de pilchards gonflée à bloc. Quelques adultes accrochés à l’ouverture de la porte pendent au dehors en se tenant, on ne sait par quelle phalangette, et forment ainsi un essaim voulant à tout prix ne pas se disloquer. Le contrôleur se faufilant malgré tout arrive encore à se faire payer contre remise du précieux ticket. Arrivés à bon port, nous nous extrayons vaille que vaille et constatons que ledit bus est suivi par un autre de même numéro mais vide de toute abondance humaine. Bref, on est au temple de “Hoysaleshwara” d’Halebid qui en fait est un double temple consacré à Shiva et Parvati gardés par deux énormes aurochs sculptés. Shiva s’ régale sans poussé de cri…shna, en regardant l’énergie de son épouse Parvati. Quelques dizaines de milliers de sculptures ornent ce temple géminé et en font un joyau de l’architecture indienne. Quelques kilomètres plus loin, on trouve le temple de “Chennakeshava” à Belur. Il est fort comparable au précédent tant à sa beauté qu’à sa finesse. Un bus nous reconduit à Hassan sans le moindre ennui de surpeuplement. Il est 17 heures et nous prenons la route pour rejoindre “Bangalore” à l’est. Vers 21 heures 30, nous y arrivons et sommes ébaubis de la vitesse de croisière que le bus ait prise pour parcourir les 180 kilomètres qui séparent les deux villes. On déniche un hôtel pas bien sympathique et beaucoup trop cher vu l’état vétuste de la chambre minuscule qui nous est attribuée.

Vendredi 18/11/88

Nous nous réveillons vers 9 heures ce matin et partons directement déjeuner pour ensuite prendre un rickshaw qui nous dirigera vers un coin de la ville où les magasins d’Etat, appelés emporiums, vendent des objets d’art, anciens ou nouveaux, et bien sûr d’autres babioles ridicules sans valeur aucune. Nous nous intéressons plus au prix qu’aux éventuels achats qui seraient une charge supplémentaire dans nos menus bagages pour les mois à venir. En parcourant quelques avenues à pied sous un soleil voilé et violé par une pollution dense, nous remarquons que nous avons fait un détour inutile vers cette ville bruyante, grise et sans âme, capitale du Karnataka comptant 3 millions d’habitants. Il est midi tapant, on plie bagages et on fout le camp au plus vite de ce bourg gigantesque où seuls les rats et les cloportes peuvent s’en donner à cœur joie de cette cochonceté. Nous partons pour “Mysore” à 140 kilomètres au sud-ouest où nous débarquons à 15 heures 30. Les bus vont vraiment de plus en plus vite ces temps-ci. Mysore, ville bien sympathique, accueille de nombreux touristes grâce à son Palace et bien d’autres endroits intéressés. Les prix sont relativement peu élevés pour cette ville de grande curiosité.

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